Comment le mythe de la « bonne réponse » tue la créativité

L’école est de plus en plus soupçonnée de « tuer la créativité ».  Parmi les mythes qui traversent les institutions académiques, il en est un particulièrement tenace et toxique : celui de la « bonne réponse« .

L’école tue la créativité, affirme Sir Ken Robinson, dans un célèbre entretien TED que  j’ai d’ailleurs relayé dans ce blog.

Ken Robinson : l'école tue la créativité, conférence donnée sur TED.com sur les problèmes liés aux institutions académiques et la diminution de la créativité chez les adultes

Sir Ken Robinson chez TED

Je ne peux que le constater au fil de mes expériences de formateur, que ce soit avec des étudiants ou avec des enseignants.  Cette action délétère de l’école ne relève pas d’une volonté consciente de tuer la créativité tant des étudiants que des enseignants.  Mais c’est la structure même des institutions académiques et certains mythes qui les traversent qui finissent par étouffer dans l’œuf toute velléité de créativité.

Le mythe de la « bonne réponse » toxique pour la créativité

Un de ces mythes qui tuent la créativité des enfants comme celle des maitres, est celui de la « bonne réponse ».

Comme si tout problème connaissait une unique réponse, valide, valable et vérifiable.  Ce mythe de la bonne réponse unique n’est pas sans lien avec une certaine soif d’absolu, de vérité unique et révélée.

Il correspond aussi à une structure profonde et tout aussi fallacieuse de notre pensée : la pensée binaire.  Car s’il existe une seule bonne réponse, cela veut dire que toutes les autres sont fausses, erronées, en un mot : mauvaises.  On entre de plein pied dans le manichéisme ou tout est vrai ou faux, blanc ou noir, 1 ou 0.

Je crois aussi que, hors de la sphère de la connaissance, ce mythe nourrit aussi le populisme avec sa propension à proposer des réponses simples et uniques à des problèmes complexes et multiples.

Pourquoi cette réponse unique tue-t-elle la créativité ?

Dans la bonne réponse unique, il y a un seul mode de pensée à l’œuvre : le mode de pensée analytique, logique.  Telle action entraîne mécaniquement tel résultat.  Si le résultat de mon opération est conforme à celui du maître, j’ai la « bonne réponse » (en Belgique, on dira « j’ai bon, m’sieur !« ).

C’est un peu comme dans un circuit électrique – et c’était aussi le principe de l’Electro, vous vous souvenez : lorsque vous avez trouvé la seule bonne réponse, le contact électrique se produisant et la lampe s’allumait.  Cette notion de bonne réponse correspond bien à la technologie qui sous-tend le fonctionnement de l’Electro : un seul contact de réponse peut effectivement avoir lieu pour chaque contact de question.

Dans toute opération de créativité, par contre,  il y a deux types de pensée à l’œuvre, qui se succèdent et se complètent.

La pensée divergente et la pensée convergente

La pensée divergente : c’est la quantité d’idées qui importe

Dans un brainstorming, ce qui importe, c’est de récolter le plus grand nombre d’idées.  On se moque de leur qualité.  Ce qu’on veut, c’est en obtenir le plus grand nombre.  Car comme le disait le prix Nobel Linus Pauling, cité dans L’Esprit design: Comment le design thinking change l’entreprise et la stratégie, « pour avoir une bonne idée, vous devez avoir beaucoup d’idées« .

Tout est donc mis en place pour éviter les filtres cognitifs : jugements de valeur, inhibitions, etc.

Le modèle qui correspond à cette étape est la pêche au filet : on essaie d’attraper autant de poissons que possible.

Premier temps de la créativité : pensée divergente, je capture le plus grand nombre possible d'idées sans jugement ni filtre

Pensée divergente : c’est la quantité qui compte

La pensée convergente :  c’est la qualité des idées qui importe

Par contre, dans la seconde phase de la créativité ou d’un brainstorming, c’est la qualité des idées qui devient importante.  On tente d’isoler dans la masse d’idées exprimées, celles qui vont constituer une rupture par rapport aux pratiques en vigueur – la fameuse innovation ou disruption.  Le modèle de cette deuxième phase est la pêche à la nasse : je ne garde que les poissons qui correspondent à ce que je recherche.

Deuxième temps de la créativité : pensée convergente, je sélectionne les meilleures idées pour les transformer en solutions efficaces

Pensée convergente : c’est la qualité qui compte

Cette deuxième phase apportera elle aussi sont lots de bonnes idées, de bonnes réponses à une question ou à un problème.  Et l’on choisira la « meilleure réponse » à ce problème, à cette question.  Et non pas la « bonne réponse« .

La « bonne réponse« , dans la majorité des cas, est une réponse de type « incrémentiel » : on améliore les choses existantes, mais on ne crée rien de neuf.

Or, l’objectif de la créativité, de l’innovation, c’est bien de créer des solutions originales, innovantes à des problèmes de plus en plus nombreux et complexes.

L’habitude de la bonne réponse nourrit notre « avarice cognitive »

La « bonne réponse » renforce aussi un trait de caractère qui appauvrit la curiosité et l’inventivité, celui d’« avarice cognitive ».

Dans son livre La démocratie des crédules, Gérald Bronner décrit cette satisfaction d’avoir trouvé une « bonne réponse  » qui nous dispense d’aller plus loin.  Dès que nous avons trouvé ce que nous considérons comme une « bonne réponse », notre curiosité est satisfaite.  Nous ne ressentons plus le besoin d’investir davantage de temps et d’énergie à une réponse peut-être plus complexe mais plus innovante et plus enrichissante.

Dans un monde dominé par la complexité, noyé sous le flux incessant de l’information en multicanal, il est peut-être temps de préparer les humains à construire leur propre savoir.  Non pas en anonnant des réponses toutes faites, mais en s’entraînant à considérer de multiples solutions alternatives.

Pour des pédagogies de la créativité

Bien sûr, il existe des cas qui n’appellent qu’une seule et bonne réponse : 2 + 3 égalera toujours 5.  Mais ce type de réponse mathématique ou logique n’a que peu de rapport avec notre monde fait de relations humaines complexes, de systèmes de pensée ou de croyances qui s’opposent voire se déchirent, de problèmes systémiques et mondialisés.

Y a-t-il une seule bonne façon de régler la circulation des véhicules partout ?  Y a-t-il une bonne solution pour l’accueil des malades en institutions de soins ?  Existe-t-il une et une seule manière d’envisager l’enseignement des langues ?

Ou y a-t-il enfin place pour une pédagogie plus ouverte ?  Pour un enseignement plus accueillant envers la créativité des élèves comme des professeurs ?

Des initiatives voient le jour pour rapprocher l’école de l’entreprise.  Former les jeunes à la réflexion créative, à la résolution de problèmes complexes, à la recherche de solutions innovantes serait une initiative plus durable et plus efficace…

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Catégories :creativité, Pédagogie

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13 réponses

  1. Tout à fait d’accord ! Vouloir mélanger les 2 phases de la créativité est pour moi le meilleur moyen de se couper des meilleures idées. Merci Marco pour ce très bon article

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