Des imposteurs de la mémoire, ces applications d’IA qui transforment vos souvenirs en animations colorées ? Oui, car elles jouent sur vos émotions, sur vos affects pour vendre. Démonstration.
Certaines applications d’intelligence artificielle (IA pour les intimes) vous proposent d’animer vos vieilles photos. De leur prêter vie, comme elles disent. On y voit de vieilles photos de famille, des enfants, des groupes, un couple qui se regarde dans les yeux avec une tendresse non feinte. Un trait rougeâtre traverse la photo de part en part et, magie ! les photos s’animent, prennent des couleurs affadies par Dieu sait quelle nostalgie et les morts revivent.
Rien de tout cela n’est réel, évidemment. Mais, jouer sur la corde nostalgique ou plutôt sur la « grosse ficelle du passé qui vous remonte à la gorge », ça paie…
Pourtant, tout est mensonge, ou plutôt, tout est fiction dans cette démonstration.
Nos photos sont des fictions
Nos photos, tout d’abord, sont fiction. Oui, les photos de nos proches, de nos chers disparus, que nous avons connu en chair et en os, que nous avons tenus dans nos bras, bercés, peut-être… Tout ces clichés sont des fictions.
Ces instantanés, figés sur le papier argentique ou sur des pixels fantomatiques sont des fictions. Ce n’est pas la réalité. C’est un morceau de cette réalité, une portion que nous avons sélectionnée. Or, dans la réalité, nous ne sélectionnons pas les portions de réalité : nous vivons pleinement cette réalité, in toto, parfois même, nous la subissons.
Car la réalité est totale. Tout vient en vrac, d’un seul coup, sans nous demander notre avis. Le cadrage d’une photo est déjà une décision esthétique autant qu’une préférence familiale. Bourdieu avait déjà démontré que, dans les milieux populaires, la photo sert presqu’exclusivement à garder des souvenirs de famille. Aujourd’hui encore, on préfère photographier sa famille plutôt que des inconnus. Sauf s’ils sont dans une position incongrue ou dans une situation hors-norme, du ridicule au tragique.
Le cadrage, disai-je. Car, contrairement à Mallarmé dans son « sonnet en x », ce n’est pas « l’oubli » qui est « fermé par le cadre », ce sont nos mémoires, nos souvenirs. Souvenirs dont nous avons gardé une portion. Une portion fermée par le cadre, isolée par le cadrage et par les limites physique de l’image, du reste de l’univers. Alors, qu’au moment de la « prise de vue », ils en faisaient pleinement partie.
Ces photos, c’est également un « temps figé », un temps congélé dans le matériau, qu’il soit « physique » ou « numérique ». S’il y a une chose inarrétable, c’est bien le temps. Ces photos sont donc bien des fictions d’un temps qui n’existe pas et n’existera jamais. Une portion d’espace clos dans un temps figé. Est-il possible d’être plus fictif ?
Ce qui anime ces photos, dans notre esprit, ce sont les émotions attachées à ces souvenirs, aux personnes qu’ils représentent. Le mot le dit bien : « représenter ». Soit : Présenter à l’esprit, rendre sensible (un objet, une chose abstraite) au moyen d’un autre objet (signe) qui lui correspond. Définition du dictionnaire Le Robert. Nous savons que ces photos ne sont pas nos bien-aimés, que ce sont des objets particuliers, des objets signifiants, qui les représentent. Et c’est pourquoi ces objets sont si chers à notre coeur.
Mais, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, ils ne sont pas « la réalité », mais une fiction, un objet qui représente une réalité disparue et dont nous tentons désespérément de restituer la matérialité.
La « vie » que leur insufflerait l’intelligence artificielle est encore plus fictive. L’intelligence artificielle – terme trompeur, choisit dès l’origine pour mystifier son destinataire et recevoir davantage de subsides – n’est pas une intelligence. Elle n’est pas sensible. Elle ne connaît pas vos êtres chers. Elle est une suite d’algorithmes, eux-mêmes composés d’une suite d’instructions. Et d’immenses bases de données, des réservoirs, des répertoires de visages, de corps, de gestes… dans lesquels ces algorithmes puisent pour recomposer un passé fictif.
Car ces sourires, ces gestes, ces regards ne sont que des « moyennes ». L’intelligence artificielle a puisé dans ses répertoires, des traits, des mouvements, qui s’accordent avec la posture initiale et les traits des personnages illustrés sur vos photos. Elle en a tiré des mouvements, des attitudes, des mimiques « probables ». Car, oui, l’intelligence artificielle est un système probabiliste : quand une personne se tient de telle façon, il y a tant de chances sur cent pour qu’elle poursuive son mouvement, qu’elle adresse son regard de telle manière ou pour que son sourire se transforme en rire.
Cela n’a strictement rien à voir avec ce qui s’est passé le jour où la photo a été prise. Ce sont des gestes, des attitudes plaqués sur une situation de départ en raison de leur vraisemblance. Peut-être, en réalité, l’oncle Robert s’est mis à tousser après la prise au lieu de sourire vers sa nièce, ou tante Christine a-t-elle lissé les plis de sa jupe, mais un peu tard. Si un étranger un peu sagace inventait les gestes de vos proches sur base de ce qu’il voit sur vos photos, ce serait tout aussi « réel ».
« Ce n’est pas grave« , me direz-vous, « nos souvenirs sont figés dans nos mémoires, nous saurons faire la différence entre fiction et réalité« . Rien n’est moins sûr. Chabris et Simmons, dans le Gorille invisible, ont montré que nos mémoires sont fluctuantes. Loin d’être figées comme nos photos, nos mémoires sont sensibles à la révision. Même les témoins du 11 septembre aux Etats-Unis, ont vu leurs souvenirs se modifier sous l’influence du discours médiatique. Des détails qu’ils avaient observés en direct, contredits par les médias, avaient simplement disparus de leur mémoire ou étaient distordus par les affirmations des journalistes.
La psychologue britannique Elisabeth Loftus, dans des expériences controversées, non pour leurs résultats, mais pour leurs méthodes, a brillamment démontré qu’on peut implanter de faux souvenirs dans la mémoire de la plupart des gens. Sans violence. Mais, en leur racontant des histoires sur leur propre passé. Parce que nous ne nous faisons pas toujours confiance. Parce que nous avons une propension innée à nous conformer au groupe. Et aux récits du groupe.
Des imposteurs de la mémoire
Les auteurs de ces applications le savent. Ils savent qu’à force de voir ces images animées, totalement fictives, nous finirons, inconsciemment, par y conformer nos souvenirs. Que ces histoires inventées par des robots prendront progressivement la place de nos mémoires réelles. Comme des imposteurs de la mémoire qui se seraient glissés dans la peau de nos bien-aimés.
Nous n’avons pas besoin de la Matrice pour inventer notre réalité. Nous l’inventons chaque jour. Chaque jour, nous nous racontons des histoires, sur tout, sur tout le monde, et en premier lieu, sur nous mêmes. Nous sommes les prisonniers de nos propres récits. De nos propres fictions.
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