Comment définir des catégories logiques pour mieux penser ? Nous ne nous en rendons plus compte parce que nous le faisons constamment. Mais grouper des éléments selon diverses catégories ne va pas de soi. Cela s’apprend. Et cela dépend de votre culture. J’ouvre une nouvelle série dédiée aux cartes argumentaires avec cet article sur l’art de grouper les éléments selon des catégories judicieuses.
J’entame avec cet article, une série sur les cartes argumentaires, un outil peu connu et pratiquement pas utilisé en francophonie. Alors qu’il permet à la fois :
- d’enseigner la pensée logique et critique
- d’aider les décideurs d’entreprise à prendre les bonnes décisions
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Comment définir des catégories logiques pour classer des éléments en groupes et en sous-groupes ? Cela nous paraît aller de soi, à nous enseignants et formateurs. Et bien, non ! Cela s’apprend. Et c’est très important. J’ai créé cette carte argumentaire avec Rationale, pour explorer la notion de catégorie.

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Pourquoi définir des catégories ?
Parce que c’est la première opération logique. C’est en divisant le monde en catégories que nous lui donnons du sens.
Dans son livre sur Coluche, Jean-Louis Fabiani souligne qu’une des raisons pour lesquelles le narrateur du sketch « C’est l’histoire d’un mec » n’arrive pas au bout de son histoire, c’est parce qu’il est incapable de créer des catégories pertinentes :
Il échoue à créer des catégories, car leur distinction logique est obscurcie par la confusion du langage.
Jean-Louis Fabiani, Coluche, Paris, La Découverte, 2026, (Repères : Sociologie), p. 43.
Nous touchons ici à deux éléments importants de la pensée critique :
- pouvoir définir des catégories logiques
- maîtriser le langage
Car nous pensons de manière logique avec des mots. Et notamment, avec des « articulateurs logiques » c’est-à-dire, des mots qui illustrent les relations logiques entre les éléments d’une phrase.
Comment définir des catégories logiques ?
Quels sont ces articulateurs logiques ? Et comment nous aident-ils à repérer les catégories logiques du discours ?

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Ces articulateurs logiques nous permettent de discerner les catégories du langage :
- 1. Addition : ajouter une idée
- 1. Et
- 2. De plus
- 3. En outre
- 4. Aussi
- 5. Encore
- 2. Conséquence : le résultat dune action
- 1. Donc
- 2. Alors
- 3. Par conséquent
- 3. Cause : explique le pourquoi d’une chose
- 1. Car
- 2. Parce que
- 3. Puisque
- 4. En effet
Il y en a d’autres, mais je ne cherche pas l’exhaustivité.
Ces mots et expressions nous signalent la catégorie de ce qui suit immédiatement. Beaucoup d’étudiants échouent à l’université par manque de maîtrise du langage et des articulateurs logiques. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le recteur de l’Université Libre de Bruxelles qui l’affirme dans cet article tandis que celui-ci déplore que 72 % des futurs enseignants ne maîtrisent pas la langue française.
Définir des catégories c’est créer une vision du monde
Dans la carte argumentaire ci-dessus, j’affirme que définir des catégories crée notre vision du monde. Cette vision du monde oriente notre pensée, nos valeurs, nos sensibilités. Ces catégories ne sont pas des invariants. Elles peuvent changer au fil du temps. En voici deux exemples, issus du Moyen Age.
Classifier les animaux au Moyen Age
De nous jours, nous avons développé plusieurs classifications des animaux. Voici par exemple, la classification phylogénétique simplifiée.

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Mais, ces concepts phylogénétiques sont contemporains. Au Moyen Age, les catégories étaient radicalement différentes, comme vous le montre cette carte des catégories animales au Moyen Age :

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Comme vous pouvez le constater, les catégories du Moyen Age n’ont que très peu de similitudes avec les nôtres. Les poissons comprennent aussi les baleines, qui sont des mammifères (une catégorie totalement inconnue jusqu’au XVIIIe siècle). Quant au « monstres », il y a belle lurette qu’ils ont disparu de nos classifications animales pour rejoindre celles de la tératologie ou du cinéma d’horreur…
Classement des animaux domestiques
Plus étonnant encore, comment les personnes du Moyen Age classaient-elles les animaux domestiques ? Comme nous, certainement. Eh bien non ! Le classement des animaux domestiques échappe totalement à nos conceptions modernes comme l’illustre cette carte argumentaire sur le classement des animaux domestiques.

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Pour nous, l’animal domestique est celui dont nous pouvons contrôler la reproduction. Pour l’homme du Moyen Age, l’animal domestique est celui qui vit dans ou près de la maison : « domus », en latin, d’ou vient le mot « domestique ». Les rats, les renards, les corbeaux sont donc des animaux domestiques au même titre que le cheval ou le cochon. Et le chat ? Au début du Moyen Age, il est détesté. Il est synonyme de vie sauvage, nocturne, de surcroît, ce qui l’associe au monde des ténèbres et donc du Diable. Le chien, quant à lui, est méprisé, car c’est l’animal lubrique par excellence.
Ces deux exemples nous montrent à quel point, dans un même espace géographique, ces catégories peuvent changer du tout au tout.
D’où viennent ces catégories qui définissent notre vision du monde ?
Ce sont des conventions : des choix de groupes sociaux diraient les sociologues. Ces catégories ne sont pas naturelles. Elles résultent d’accords entre membres d’un groupe, d’une tribu, d’une société. C’est à la fois le résultat et l’origine de croyances, de représentations du monde. L’écrivain argentin Jorge Luis Borges a magistralement démontré l’arbitraire des classifications dans un texte célèbre : La Langue analytique de John Wilkins, paru en 1942 et repris dans le recueil Enquêtes chez Gallimard. Dans cet essai, il liste les catégories d’une Encyclopédie chinoise imaginaire. La carte ci-dessous illustre ces 14 catégories :

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Cette encyclopédie fantastique montre à quel point les catégories sont importantes pour nous. Et à quel point des catégories « défectueuses », comme celles des « Inclus dans cette classification », choquent notre esprit logique. S’ils sont inclus dans cette classification, ils ne forment pas une catégorie à part dans cette classification. Il y a là une erreur logique évidente pour nous.
Par contre, les différences de classification entre le monde médiéval et le nôtre, ne résultent pas d’une erreur de classement. Mais bien d’une évolution de la vision du monde et de ses catégories. Les sciences sont passées par là. Linné, Darwin, Wallace et d’autres ont renouvelé notre pensée sur l’évolution et sur la taxonomie (du grec taxis (τάξις), « classement », mise en ordre et nomos (νόμος), « règle » ou « science »).
Les catégories ont beau être des conventions, elles n’en sont pas moins importantes. La Constitution française est aussi une convention. C’est un accord entre tous les citoyens. Tous les citoyens français s’y reconnaissent. Cela a beau être une convention, je ne donne pas cher de la peau des dirigeants le jour où les citoyens décideront que l’accord ne tient plus…
Définir des catégories : premier stade de la pensée logique
Il en va de même pour nos catégories de pensée. Elles structurent notre discours et fondent notre capacité à penser de manière logique. Elles confèrent une solidité à nos arguments. Elles renvoient à des articulations du discours qui lui donnent du sens :
- Il se passe telle chose parce que…
- Si j’ajoute ceci, alors il arrivera cela…
- Si a égale b, a ne peut pas être différent de b
Tout cela est peut-être facile pour vous. Cela nous semble « naturel » parce que, comme le dit Bourdieu « nous l’avons « naturalisé » ». Nous l’avons intégré comme une loi naturelle. « Cela va de soi ».
En réalité, toute notre civilisation occidentale contemporaine fonctionne sur le mode de la rationalité instrumentale. Une notion qui n’a rien de naturel. Une rationalité qui doit s’exercer dans un monde de plus en plus complexe. Dont les fonctionnements, régis par la technologie, sont de plus en plus opaques pour la majorité d’entre nous. Un exemple ? Nous utilisons (presque) tous un smartphone. Qui est à même d’en expliquer le fonctionnement ?
Pouvoir organiser le monde en catégories est la première étape d’une pensée logique et critique. Dans un prochain article, je vous proposerai un exercice que vous pourrez faire exécuter à vos étudiants. Ainsi que la manière d’évaluer une carte de regroupement Rationale.
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