Au nom de l'inclusion - ouvrage collectif suisse sur les dérives de l'inclusion scolaire

Au nom de l’inclusion : un livre qui casse le consensus

Au nom de l’inclusion, un consensus s’est formé sur la nécessité de « révolutionner l’école », de « renverser le paradigme qui veut que l’élève doit s’adapter à l’école » et donc faire que « ce soit l’école qui s’adapte aux besoins de chaque élève ».

6–9 minutos

Au nom de l’inclusion. Les contradictions d’une ambition scolaire : ce sont le titre et le sous-titre d’un ouvrage collectif publié par les Editions Epistémé qui, depuis 2023, est « la maison d’édition que la Fondation des Presses polytechniques et universitaires romandes (PPUR) dédie aux sciences humaines et sociales ».

Couverture du livre Au nom de l'inclusion, publié par les éditions Epistémé

Une collection d’essais sur les contradictions d’un modèle consensuel

Il ne s’agit pas d’une monographie, mais bien d’une collection d’essais sur les contradictions du modèle, comme le souligne d’ailleurs le sous-titre de l’ouvrage.Ce n’est pas non plus un livre de vulgarisation, mais bien une série d’essais universitaires sur le paradigme de l’inclusion et le poids qu’il fait porter aux enseignants, le silence sur certains problèmes réels de l’école ou encore sur la permanence des égalités scolaires.

Dans l’introduction, les auteurs précisent que l’objet du livre n’est pas de proposer de modèle alternatif, ni de présenter l’histoire du mouvement inclusif.

Leur ambition « vise d’une part à identifier les cadres idéologiques de la « pensée inclusive » et d’autre part à comprendre les conséquences concrètes des politiques inclusives sur les acteurs et actrices de l’école.

Autrement dit, son objectif est de mieux comprendre se qui se fait « au nom de l’inclusion » […]. » P. 12

L’ironie veut que cet ouvrage qui brise le consensus autour de l’école inclusive vient de Suisse, un pays célèbre pour sa neutralité. Un tel livre, rédigé par des scientifiques, tous spécialistes de l’éducation, serait-il possible en France ? Les analyses proposées par les auteurs portent essentiellement sur le Canton de Vaud. Celui-ci est passé en force, dès 2019, d’un modèle hautement ségrégatif à un paradigme inclusif baptisé pompeusement « Concept 360° ».

Au nom de l’inclusion : un ouvrage pour une double analyse

Comme annoncé dans l’introduction, les auteurs se penchent d’abord sur les « mots » et les « valeurs » de la pensée inclusive. Dans la seconde partie, ils s’attachent à comprendre les conséquences de ce modèle sur la vie quotidienne des enseignants et sur les élèves eux-mêmes.

La pensée inclusive

Cette partie contient deux chapitres sur les mots qui définissent l’inclusion.

Le premier chapitre s’étend sur les « évidences » du modèle inclusif. L’inclusion serait un troisième stade – le plus évolué, bien entendu – de l’histoire scolaire. L’école aurait d’abord procédé à une ségrégation, envoyant les élèves à problèmes dans des institutions extérieures. A partir des années 1960, le travail des associations aurait permis à l’école d’intégrer davantage les élèves dans l’école ordinaire. Enfin, depuis les années 1990, l’école est devenue inclusive et s’adapte aux élèves à besoins spécifiques. Les auteurs montrent que la réalité est plus complexe. Et que, plutôt que de se substituer, ces modèles se cumulent, se superposent pour former un mille-feuille de moins en moins lisible.

Le deuxième chapitre, Les mots de l’inclusion. Comment les problèmes de l’école ne sont pas nommés, analyse le document de présentation de « Concept 360° », le projet d’école inclusive du Canton de Vaud. Ici non plus, la clarté n’est pas la vertu cardinale du document qui parfois célèbre la diversité comme une richesse, parfois propose des réponses (floues elles aussi) pour la réguler (sans préciser ce que ça veut dire) et surtout, sans préciser pourquoi l’école doit s’adapter aux élèves :

  • pour leur réussite scolaire ?
  • pour leur bien-être individuel ?
  • on ne sait pas !

L’ensemble du document navigue entre les notions ambivalentes de respect des différences et de normalisation du comportement des élèves. Le terme de « besoin » – qui revient pourtant plus de 100 fois dans le texte – est sujet à fluctuation interprétative, depuis la médicalisation jusqu’à la différenciation ethnique. La notion la plus stable qui lui soit associée est celle de « prestation ». On sent poindre l’oreille des consultants et des cabinets-conseils en tout genre…

Par contre, des mots importants, comme « savoir », « connaissance » ou « handicap » figurent peu ou sont absents du texte. On peut donc craindre que les politiques dédiées aux personnes handicapées sortent affaiblies de ce modèle. Tout comme l’approche collective de hausse générale du niveau des élèves.

Le modèle inclusif est exclusivement individualiste. Il est même essentialisant, puisque l’élève n’y est plus défini que par son besoin et la prestation qu’il nécessite.

Il ressort surtout de ce document que les élèves à besoins éducatifs particuliers sont avant tout « des individus dont l’éducation coûte plus cher que les autres ». Une norme purement comptable, donc. Comme le disent les auteurs :

Les principes inclusifs peuvent sans peine s’articuler à une politique managériale, à ceci près que les visées réformatrices tendent à se fondre dans des processus dont on a peine à identifier les objectifs concrets, en termes éducatifs.

L’inclusion en actes

La seconde partie de l’ouvrage analyse l’impact de ces concepts disséqués dans la première section.

Le premier essai s’attache à définir ce qui est attendu des enseignants dans ce modèle. Des enseignants qui, face à la charge de travail, aux exigences professionnelles croissantes et au peu de moyens affectés peuvent « faire perdre leur sentiment de compétence ». (P. 76).

Les enseignants doivent aujourd’hui :

  • collaborer : avec les familles mais aussi avec les nombreux praticiens (orthophonistes, psychologues, travailleurs sociaux, etc.) ce qui augmente considérablement leur charge de travail. Paradoxalement, la masse salariale disponible pour ces professionnels diminue celle des enseignants. Et peut entrainer une augmentation du nombre d’élèves en classes. Et donc augmenter encore la charge de travail des enseignants.
  • mettre en oeuvre des « programmes spécialisés » : ce qui place l’enseignant au coeur d’un autre paradoxe : celui de la rencontre de besoins de plus en plus individualisés avec des normes d’enseignement de plus en plus standardisées. Avec en plus, une cosommation de temps que les enseignants pourraient consacrer à enseigner…
  • pratiquer la différenciation pédagogique : ici, c’est la plus grande confusion qui règne : s’agit-il de différenciation ou de variation pédagogique, s’adresse-t-elle à tous les élèves ou seulement à ceux à besoins éducatifs spécifiques ? Il semble que le bricolage et la débrouille soient la solution la plus souvent adoptée par les enseignants.

Cette triple injonction induit une « intensification du travail » : plus d’activités pendant le même temps pour l’enseignant.En outre, elle va à l’encontre du rôle supposé des enseignants : dispenser à des élèves différents un savoir collectif. Et tous les spécialistes du travail ajouteront que l’intensification du travail est contreproductive : elle tend à diminuer la productivité. Dont acte.

La seconde partie de l’ouvrage est surtout dédiée au cas suisse. Je n’insiste donc pas sur elle, même si elle illustre par des cas concrets les faiblesses de la méthode dénoncées dans la première partie.

La meilleure définition de l’ambition de cet ouvrage est sans doute celle donnée, dans la postface, par Serge Ebersold, professeur et détenteur de la chaire Accessibilité au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) : celle de « penser l’inclusion comme un objet politique traversé par des luttes et des enjeux qu’il s’agit de transformer en objet scientifique ».

Au nom de l’inclusion : une analyse pertinente ?

Au nom de l’inclusion est publié en accès libre, vous pouvez l’acheter ou en télécharger une version PDF gratuite sur le site des Editions Epistémé. Il s’agit d’une ressource éducative libre publié sous licencia Creative Commons. Dans un prochain article, je vous présenterai quelques éditeurs qui ont décidé d’offrir leurs publications sous licences libres.

Objectif atteint, mon général ! Même si, parfois, les critiques me paraissent un peu trop adoucies. Les auteurs auraient pu être plus « mordants » sur certains aspects de ce mouvement inclusif, notamment sur son acceptation acritique du concept d’équité, issu de la pensée libérale de John Rawls. Certainement pas un penseur de gauche. Mais, je suppose que cette neutralité relative appartient au genre de l’essai universitaire. Et au goût de la Suisse pour la neutralité, même si, ces derniers temps, celle-ci se trouve remise en question au sein même de la Fédération.

Cet ouvrage a au moins le mérite de poser les bonnes questions, de pointer les non-dits et le flou qui caractérisent le mouvement inclusif. Et de dénoncer le poids qu’il fait peser sur les personnels enseignants, de qui on attend de résoudre au quotidien les contradictions d’un modèle concocté dans les hautes sphères pédagogiques. Bien loin, apparemment, des classes surchargées et des directions d’école sous-financées…

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3 respuestas a «Au nom de l’inclusion : un livre qui casse le consensus»

  1. […] Au nom de l’inclusion : un livre qui casse le consensus […]

  2. Avatar de Xavière Remacle

    D’après le compte-rendu les études présentent le modèle de l’école comme une évidence auquel il faut s’adapter. Ce n’est pas l’élève porteur de handicap qui est un problème, mais la rigidité même du modèle. Aucun remise en question de ce côté là. Il y aurait beaucoup à dire.

    1. Avatar de Marco Bertolini
      Marco Bertolini

      C’est peut-être moi qui me suis mal exprimé, mais les auteurs ne nient pas que l’école doit évoluer. Ce qu’ils remettent en question, de façon convaincante selon moi, c’est que l’école inclusive ne tient pas ses promesses pour diverses raisons : concepts flous, professeurs peu préparés et sur les épaules de qui repose la responsabilité de la réussite sans en avoir les moyens ni pédagogiques, ni matériels, ni financiers. Leur conclusion, c’est que cette vision de l’inclusion est motivée davantage par des considérations d’économies financières que par le bien-être des élèves. C’est l’écart qui existe entre ce qui est « promu » et la réalité des écoles, des enseignants et, en dernier recours, des élèves. C’est un livre en accès ouvert. Je te suggère de le télécharger et on en reparle volontiers, y compris autour d’une tasse de café à Bruxelles.

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